Le discours de la complémentarité des sexes: une idéologie anti-égalitaire

C’est une idée bien ancrée dans les mentalités, une sorte d’antienne qui accompagne beaucoup de personnes, et qui rassure parfois, face au gouffre béant des relations hommes/femmes, au manque de réponses personnelles sur nous-même. Les hommes et les femmes sont différents mais complémentaires. Enfin, ils le disent partout, en politique, à la télé, dans les conversations au bistrot du coin, et on sait bien, grâce à Allan Pease et sa femme Barbara, que les hommes n’écoutent jamais rien tandis que les femmes ne savent pas lire les cartes routières. Complètement différents, on vous dit, et donc complémentaires: les hommes sont forts, les femmes sont douces, elles expriment leurs émotions, ils gardent tout pour eux, elles sont bavardes, ils sont muets, elles veulent de l’amour romantique, ils préfèrent le sexe bestial. A se demander comment on arrive à communiquer, tellement on se croirait issus de deux planètes opposées (mars et vénus, théorisé par John Gray, hé oui!) mais le discours sur la complémentarité des sexes à une longue histoire, qui remonte au 15e-16e siècle, avec ce qu’on appelait alors la « querelle des femmes » autrement dit, une sorte de grand débat entre les défenseurs et les pourfendeurs du Sexe, comme on désignait alors les femmes dans leur ensemble, sans devoir y adjoindre les qualificatifs « faible » ou « beau » (cf Elsa Dorlin, « L’évidence de l’égalité des sexes, une philosophie oubliée du 17e siècle »)

Au 17e siècle, apparaît le mouvement des précieuses, qui revendique une complémentarité féministe, face à la prétention des hommes voulant le monopole du savoir  et des activités sociales. Ainsi: »Les mêmes domaines sont ouverts aux hommes et aux femmes, chacun étant investi différemment et de façon complémentaire. Aux hommes la littérature d’aventure, aux femmes la littérature de conversation; aux hommes les affaires et les traités, aux femmes les intrigues; aux hommes l’amour galant, aux femmes l’amour dédaigneux… » (in Elsa Dorlin, « L’évidence de l’égalité des sexes, une philosophie oubliée du 17e siècle », p 26) Mais, en gardant et en exaltant un modèle social fondé sur la différence des sexes qui naturalise l’inégalité (sexualisant les différents domaines du savoir: la philosophie par exemple, reste fermée aux femmes) et en faisant l’apologie de la séduction amoureuse qui permet aux femmes d’exister socialement (« Une femme ne « séduit » pas pour assurer la pérennité de l’espèce, mais pour exister socialement, à la seule place qu’on veut bien lui concéder. La précieuse pousse cette logique à son paroxysme, puisqu’en refusant de « se donner » sexuellement, elle arrive à entretenir le désir et, par conséquent, à capter l’attention le plus longtemps possible » in ibid, pp 29-30) le mouvement des précieuses ne peut défendre véritablement l’égalité des sexes, qui est finalement remplacée par l’idée de complémentarité. Cette impasse dans la réflexion sur une nécessaire égalité prend sa source dans le discours de la différence complémentaire: tant qu’on considère que les hommes et les femmes sont intrinsèquement différents, comme des miroirs se renvoyant l’un à l’autres des qualités essentialisés (dépendantes d’une « essence » masculine et féminine) le chemin vers l’égalité semble plutôt compromis. Et cette psychologie de bazar déniant toute individualité aux hommes comme aux femmes (nous ne sommes non pas des individus, mais des représentants de l’espèce, ce qui est également dénié dans cette vision différentialiste des rapports hommes/femmes, c’est bien les différences existant entre les femmes et entre les hommes, le sexe devient le signe et le garant d’une nature humaine coercitive, à laquelle on ne peut échapper) tente de transposer une différence strictement anatomique sur le plan psychologique, ce qui aboutit à un non-sens et à une réduction drastique de la richesse des relations humaines. Mais cette vision causaliste propre au monde des objets, transposée au monde humain (« si ce vase s’est cassé, c’est parce qu’il est tombé » « si tu penses/dit/fais cela, c’est parce que tu es un homme/une femme ») est très séduisante de par sa simplicité et l’idée de permanence qu’elle implique. Il s’agit ensuite d’être capable de repérer cette idée, quand elle est intégrée à une argumentation plus complexe qui tente de la légitimer, dans des textes d’anthropologie comme ceux de Françoise Héritier par exemple, ou dans les interventions médiatiques de certains psychanalystes ayant la nostalgie d’une société fondée sur le pouvoir du père de famille, sans qui tout irait à vau-l’eau (réminiscence du groupe « psychanalyse et politique » tristement célébre association féministe différentialiste fondée par Antoinette Fouque après 1968, et selon laquelle le pouvoir essentiel de la femme était celui de faire des enfants? qui sait…)

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