Compte-rendu d’un livre de John Winkler, intitulé « Désir et contraintes en Grèce ancienne »

Ce livre de John Winkler est vraiment passionnant. L’auteur nous parle de l’Antiquité en adoptant un triple point de vue : un point de vue féministe sur un monde phallocentré, un point de vue anthropologique sur des conventions sociales apparemment figées (ou comment ces conventions ne peuvent s’appliquer uniformément à un monde humain en mouvement), enfin un point de vue qui permet à la fois de rendre compte d’une société disparue en comprenant les normes qui la faisaient fonctionner, et les points de ruptures de ces normes par ou nous pouvons adopter une lecture actuelle de ces sources, à la lumière de nos questionnements présents. J’ose penser que même si vous avez un doctorat d’histoire et que votre sujet de thèse portait sur l’Antiquité, vous aurez un autre point de vue sur cette période après avoir lu ce livre. Saviez-vous que le porcelet était une représentation symbolique du sexe féminin? Que jeter une pomme dans le giron d’une femme était une tentative de séduction? Qu’en Grec ancien, le pénis était également appelé « la nécessité » de l’homme? Que rêver de faire l’amour avec sa mère était de bon augure pour un homme politique? Qu’il existait des fêtes où l’on donnait des conseils aux femmes pour commettre l’adultère? Que dans l’Odyssée d’Homère, l’intelligence de Pénélope surpasse celle d’Ulysse?. Ce que Winkler arrive à exprimer sur les poèmes de Sappho est véritablement époustouflant, étant donné le peu de sources dont il dispose (cela donne lieu entre autre à une réflexion subtile sur la manière dont Sappho peut exprimer la sexualité féminine et lesbienne qu’elle connaît de l’intérieur, avec des mots et des métaphores imprégnées du regard masculin qui n’a qu’une vision très partielle et orientée de cette même sexualité) L’écriture du livre est très limpide, l’impression de difficulté dans la lecture vient donc : 1)du très grand nombre d’informations données par Winkler 2)du point de vue très novateur et iconoclaste adopté par Winkler par rapport à la culture très classique dont il dispose, culture que nous avons appris à considérer avec beaucoup de respect, ce qui laisse peu de place à une position critique. L’irrévérence de Winkler nous montre la voie d’une autre interprétation des textes antiques, beaucoup plus riche et libératrice.

John Winkler a été professeur à Yale puis à Stanford (il a quitté l’université de Yale, car son militantisme politique n’y était pas accepté) Il est à noter que sa soeur, Cathy Winkler, était une anthropologue féministe qu’il considérait comme un modèle à suivre, et qui a influencé la forme de sa propre recherche sur l’antiquité. Il est mort en 1990, à 46 ans, des suites du sida, peu après la parution de ce livre (qui n’a été traduit en français qu’en 2005, preuve s’il en est de notre chère frilosité nationale concernant les apports du mouvement féministe dans les sciences humaines, inventant des perspectives autres au niveau universitaire) Enfin, je citerais un passage du livre qui me semble très bien résumer le positionnement méthodologique de Winkler: »Mais la question méthodologique la plus importante est de savoir si le lecteur doit avoir pour unique objectif de répéter ce que l’auteur veut dire (…) Si nous consacrons uniquement nos facultés critiques à retrouver et à revivifier l’intention d’un auteur, alors nous sommes déjà engagés dans les préjugés et les conventions du passé, les structures de violence culturelle du passé, et leur héritage présent, que l’on retrouve dans les chambres à coucher, les rues sordides et les programmes scolaires. C’est ce qu’il faut éviter à tout prix. »

 

 

Compte-rendu d’un livre de Marie-Jo Bonnet, intitulé « Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme? »

Ce livre parle des femmes, de leur désir, leur liberté, leur force et leur capacité à inventer une vie hors des normes sociales codifiées et mortifères. On est admiratif de la pensée féministe très complète de l’auteure, qui permet la synthèse d’un point de vue politique, historique, artistique et psychanalytique. La critique de la psychanalyse est très fine et bienvenue (l’amour lesbien n’est -il qu’un retour à l’indifférenciation lié au premier rapport à la mère? l’homme est-il la différence même ou représente-t-il la différence? et s’il n’est pas la différence mais qu’il ne fait que la représenter, alors une femme peut tout aussi bien représenter la différence pour une autre femme)le regard critique est toujours étayé sur des sources nombreuses et solides, ce qui n’empêche pas l’auteure d’exprimer une pensée singulière, parfois très associative et liée à son propre vécu de la discrimination. L’inclusion subjective de l’auteure dans son sujet permet de comprendre que sa pensée est toujours nourrie par sa vie et ses émotions, elle n’est jamais purement abstraite, stérile car sans lien au réel. Elle s’interroge sur la possibilité de transmission d’un héritage symbolique féminin, vécu et pensé dans la création artistique. Elle repense également l’ambivalence de Simone de Beauvoir concernant la construction de la subjectivité féminine et le lesbianisme (La possibilité de se construire subjectivement en tant que femme dans le rapport à une autre femme, possibilité déniée par Simone de Beauvoir) La partie d’analyse de la littérature est très fournie et détaillée, l’exposition de la correspondance entre madame de Sévigné et sa fille est très étonnante et émouvante (la force d’une transmission mère-fille, très impressionnante) La lecture qu’elle propose du cas de la jeune homosexuelle de 1920 chez Freud est très pertinente et complète très bien l’analyse qu’en fait Jean Guillaumin dans son livre « transfert/contre-transfert ». Il est à noter qu’elle s’appuie beaucoup sur le travail novateur de Marie Balmary, psychanalyste trop peu connue et trop peu citée à mon sens, qui tente de repenser ensemble psychanalyse et religion. Enfin, ce livre me semble très important car il parle avant tout du noyau de liberté inattaquable qui peut refaire surface à tout moment, en chacun de nous.

Marie-Jo Bonnet est historienne de formation, sa thèse de doctorat en histoire, publiée en 1981 (réédition en 1995) a pour titre « Les relations amoureuses entre les femmes. 16e-20e siècle » Elle a écrit d’autres livres importants, notamment « Les deux amies. Essai sur le couple de femmes dans l’art », dont je ferais un prochain compte-rendu. Le plus important selon moi, dans le travail de Marie-Jo Bonnet, outre son caractère militant, est son aspect pluridisciplinaire, et son esprit critique constant qui permet de construire une vision beaucoup plus fine de ce qui fait l’histoire, et de l’implication nécessaire des femmes dans celle-ci, ainsi que dans la construction (ou la reconstruction critique) des savoirs.

pourquoi ce blog?

tout simplement parce que, sensibilisé au féminisme par mes expériences vécues, ainsi qu’initié aux féminismes par une professeure passionnée, j’ai compris l’importance de ce qui se jouait là, pour tous les êtres humains (j’insiste sur le tous) me penser comme féministe en tant qu’homme, cela me permet également de réfléchir sur une soi-disant identité masculine trop figée, dont le caractère de stéréotype est le pendant de celui de l’identité féminine:une construction culturelle non assumée comme telle, et naturalisée par beaucoup de gens, parce qu’alors c’est bien plus facile comme ça (mais plus facile pour qui?). Le pluriel du terme « féminismes » est important, on verra pourquoi: disons rapidement qu’on parle du féminisme comme d’une pensée unitaire et monolithique, ce qui est faux. Diverses pensées féministes se sont développées en france, aux états-unis, parfois en désaccord profond sur des points importants. Il existe également  une pensée féministe spécifique au canada, par exemple, qui montre la façon particulière dont les divers pays se sont appropriés des thèmes pourtant communs, l’émancipation des femmes par rapport aux diktats d’une société patriarcale entre autre. Il est alors notoire que de commencer une phrase par: »Selon le féminisme… » ou bien: »Le féminisme dit que… » et cela sans préciser de limites géographiques ou temporelles (france ou états-unis, pensée féministe des années 70, 90,ou du 19e siècle) est le prélude à des raccourcis partiaux, une vision unilatérale qui profite à ceux qui ont intérêt à ce que cet engagement politique soit caricaturé.